2022_08_22 Eugénie Pierrel - le-thillot.com : l'actualité gratuite du Thillot et Environs

www.le-thillot.com

L'@ctualité quotidienneen Haute Moselle

www.le-thillot.com
www.le-thillot.com
Aller au contenu
HAUTE MOSELLE
Eugénie Pierrel, femme du XIX° siècle
Les généalogistes le savent bien, il arrive parfois qu’avec beaucoup de chance et un peu d’intuition, on parvienne à retracer la vie d’un ancêtre avec les actes d’état civil, les renseignements annexes et les reconstitutions de famille au sens élargi. Sans compter la tradition orale qui donne du corps à l’ensemble.
C’est ainsi que je vous propose d’évoquer la vie de mon aïeule maternelle, plus exactement la maman de ma grand-mère. Elle s‘appelait Eugénie PIERREL. Elle est née durant l’hiver 1858, elle est décédée en automne 1928.
Tout a commencé il y a bien longtemps. Nous retrouvons  des traces de la lignée des PIERREL dont nous allons parler vers 1620 à Saint Maurice sur Moselle. Le premier acte retrouvé est un acte de mariage, sous la régence de Mazarin, en date du 14 mai 1673 entre Demenge PIERREL et Jacqueline VALDENAIRE. Lignée souche parmi d’autres qui sera à l’origine  de familles de marchands, cultivateurs et de marcaires sur  plusieurs siècles dans la vallée de la Haute Moselle.

Au XIX° siècle, ce nom est toujours familier des registres d’état civil et plus particulièrement ceux de Fresse sur Moselle où commence notre chronique . . .
Ils se sont vus régulièrement lors de réunions familiales, ils se connaissent de longue date et ils sont amoureux. Certes, cette situation n’est pas très bien vue par leurs pères respectifs, les frères François et Nicolas PIERREL, tous deux cultivateurs à Fresse sur Moselle. Mais ces jeunes gens, Jean et Rosalie, tiendront malgré les toutes les réticences familiales et religieuses. Ils se marieront en début août 1848. Elle a 19 ans, lui 21 ans. La tradition familiale veut que l’union ait été validée, comme il se doit,  par une dispense accordée par l’église. Le cortège de la noce est attendu mercredi 2 août en fin de journée en  la maison commune du village par le maire Jean Joseph FLECK pour 5 heures du soir. Les agapes à la ferme se poursuivront tard en soirée. Et la fête continuera le lendemain, comme prévu, pour permettre aux invités de repartir la tête pleine d’images  de retrouvailles rares, mais intenses. C’est convenu entre les familles, le  jeune couple reprendra la ferme paternelle du Haimant à Fresse sur Moselle.

C’est à cette époque que tout un monde industriel se développe, créant les conditions favorables aux  débuts de l’expansion économique de la Lorraine, avec durant ces  années 50  la construction d’un haut fourneau par Limbourg à Longwy, les débuts de la construction du chemin de fer Paris Strasbourg, la poursuite des travaux du canal de la Marne au Rhin ou encore la première concession d'exploitation du minerai de fer du bassin de Nancy. Dans la vallée de la Haute Moselle cette évolution est beaucoup moins sensible et il faudra attendre l’exil des Alsaciens à la suite de la nouvelle frontière de 1870 pour que les vallées vosgiennes se transforment progressivement. En attendant, les gens du cru  vivent de leur travail dans des conditions modestes et un environnement plutôt difficile. Pour ce qui est de la famille PIERREL, la ferme sur les hauteurs de Fresse fera vivre le ménage qui s’agrandira par la naissance de 7 enfants entre 1849 et 1862. Quatre d’entre eux seulement  survivront au-delà des premiers jours de leur existence.

Le 8 janvier 1858 nait Eugénie PIERREL, cinquième enfant arrivée au foyer de Jean et Rosalie. Janvier 1858, c’est aussi  la date de la tentative d’assassinat de Napoléon III par Orsini, patriote italien, qui fera 8 morts et 142 blessés. Les temps troublés et répressifs du gouvernement impérial ont-ils une incidence sur la vie reculée des paysans de la Haute Moselle ? Difficile à dire. Mais les  malheurs n’appartiennent pas qu’aux grands. Et c’est ainsi qu’Eugénie perd son papa le 6 octobre 1866, elle n’a que 8 ans. Comment vivra toute la famille sans ce soutien paternel ? Tout porte à croire qu’il a fallu abandonner l’exploitation de la ferme car il n’y a plus aucun adulte pour la faire vivre. Plus tard, la famille vit au village comme l’atteste la domiciliation de Jean, frère d’Eugénie dans son acte de mariage  du 9 février 1880.
 
Mais revenons à Eugénie. Orpheline à 8 ans, elle grandit au village entourée de ses trois frères. 4 ans plus tard, elle verra les mouvements des troupes qui traverseront les Vosges au moment de la guerre de 1870. Puis viendra le temps de l’occupation du territoire par les soldats allemands en attendant le remboursement des dommages de guerre arrêtés par le traité de Frankfort. Ces soldats vivaient fréquemment chez l’habitant, aux frais de l’état français qui se faisait souvent tirer l’oreille car il tardait à rembourser les frais avancés ! Eugénie racontera volontiers  plus tard la frayeur qu’elle avait eue à cause des  «  casques à pointes » qui s’étaient installés au cœur de l’église de Fresse au moment où elle faisait sa première communion avec les enfants du village ! Cohabitation difficile qui a laissé bien des souvenirs désagréables dans la population.

Le 6 avril 1880, Eugénie unit sa destinée à Auguste COLLE, ébéniste qui habite au Ménil Thillot. Le mariage se déroulera au Ménil qui devient le cadre de vie de notre jeune mariée qui s’installe au village. En cette fin du XIX°,  habiter au village signifiait vivre dans la vallée, en opposition avec « les écarts » ou « les Hauts ».

1880, c’est l’année qui modifiera en profondeur les habitudes des Français. Laïcisation de l’enseignement, le 14 juillet devient fête nationale, retour du bagne pour les exilés de la Commune dont Louise MICHEL, arrivée du Vosgien Jules FERRY au pouvoir.
Bien loin des agitations parisiennes, notre jeune couple s’installe donc dans la cité guédonne alors que la troisième république prend ses marques.
Auguste a installé son atelier.  Il a sa clientèle et ses carnets d’artisan témoignent de son inventivité et de la richesse de son activité, à telle enseigne qu’il songe à emprunter pour augmenter son activité. Les banques ne fonctionnant pas comme aujourd’hui, trouver un crédit n’est pas facile. Qu’à cela ne tienne, Eugène KOHLER, industriel textile qui s’est installé dans la vallée à la suite de la guerre de 1870, lui prête la somme nécessaire au développement de son activité. De son côté, Eugénie travaille comme couturière, elle développe son activité et vit de son travail au village en variant ses produits en fonction de la demande.
  
Le couple aura 7 enfants, mais les maternités semblent difficiles et  seules 3 filles survivront. La famille s’est bien intégrée à la population du Ménil ; elle évolue normalement jusqu’au jour où Auguste manifeste des signes  de santé fragile. Il décède le 26 mars 1893. Pour Eugénie, le cauchemar recommence : après avoir perdu son père à l’âge de 8 ans, la voici veuve à 35 ans en charge de  ses filles qui deviennent orphelines à respectivement 12, 7 et 2 ans. Sans compter qu’elle portait un dernier enfant, un fils, Paul,  qui naîtra le 24 août 1893 pour décéder un mois plus tard. Il semble bien difficile d’imaginer la détresse de cette femme devant tant de malheurs qu’un auteur aurait du mal à écrire pour le roman le plus noir qui soit. Cela dépasse l’imagination d’un Dickens !
 
Pourtant, il a bien fallu faire face et continuer. Et c’est ce que fit cette femme, avec deux problèmes à surmonter en dehors de la douleur de son deuil : assurer le quotidien et rembourser la dette de son mari. Ce qui ne fut pas simple du tout. Elle prend rendez-vous auprès de l’industriel KOHLER afin de trouver une solution pour honorer la dette de son mari. Il fut décidé qu’Eugénie travaillerait au tissage pour s’assurer d’un salaire  régulier pour sa famille. Sur ce salaire, le comptable du tissage devra retirer une somme mensuelle jusqu’à règlement complet de la dette. Un an plus tard, sa fille aînée, Amélie, travaillait avec elle dans ce tissage. Ce qui a bien aidé à la gestion du quotidien. Naturellement, lorsque les deux autres filles eurent l’âge requis, elles prirent également le chemin de l’usine. Pour l’anecdote, arrivée à la veille de la dernière échéance de sa dette, Eugénie a été invitée au «  château » par la maîtresse des lieux. Mme KOHLER tenait à souligner le sérieux et la rigueur de son invitée dans la gestion de sa dette. Et elle lui a fait cadeau de sa dernière mensualité.
  
De la rigueur, Eugénie n’en manquait pas, même avec ses filles.  Comme on le dit communément, il fallait que cela file droit ! Elle menait son monde avec une autorité et un charisme indiscutables. Lorsqu’il s’agissait de gérer le quotidien, elle ne s’embarrassait pas de l’opinion publique et agissait toujours dans l’intérêt familial. Et lorsque Claire, sa dernière fille, est née en 1898, c’est avec détermination qu’elle a assumé cette naissance hors mariage qui lui a permis de  souder sa famille amputée de présence masculine.
Lorsque sa fille Jeanne, ma grand-mère, est tombée amoureuse d’Alix ANTOINE, elle a demandé à sa mère Eugénie, toute penaude m’a-t-on rapporté, l’autorisation de fréquenter celui qui deviendra mon grand- père. Parce qu’il était hors de question d’envisager le début d’une fréquentation sans l’autorisation maternelle !
En ce début de XX° siècle la structure de la famille d’Eugénie évolue naturellement. Amélie se mariera en 1906, Jeanne en 1912. Leurs maris respectifs connaîtront la guerre 14/18 mais auront la chance de revenir du front. Eugénie aidera ses filles à s’organiser dans leurs quotidiens sans homme à la maison pendant la Grande Guerre.

Lorsque sa fille Marie s’est retrouvée enceinte un peu avant l’armistice, elle l’a dissuadée d’accepter la demande en mariage que le père du futur bébé lui a faite
Au village, on connaissait la famille et Eugénie savait que cet homme rendrait sa fille malheureuse. Pas question d’arrangement entre familles Marie demeurerait fille-mère comme on le disait à cette époque, même si cela devait être difficile à assumer. Marie a suivi les injonctions de sa mère et s’est consacrée à l’éducation  du bébé à venir. Par la suite, mère, fille et petite-fille vivront au Ménil sous le même toit.
Le 30 septembre 1928, à l’âge de 70 ans, Eugénie décède avec le sentiment de mission accomplie au terme d’une vie qui lui a réservé bien des souffrances.
Elle repose aujourd’hui dans le cimetière du Ménil. Elle a rejoint  son mari Auguste dans le caveau familial qui abrite depuis les dépouilles de ses filles , Marie et Claire, et de son gendre Maurice JACQUES. La tombe de sa fille Jeanne et de son époux Alix ANTOINE, plus connu jadis au Ménil sous le nom d'Alix du HUCHOT, se trouve à quelques pas de  là.

Voici donc l’histoire de cette femme qui a traversé la deuxième moitié du XIX° siècle sans jamais se plaindre d’une vie qu’elle a assumée avec un certain sens de l’existence en conformité avec ses croyances et  sa condition. A l’heure où nous parlons de féminisme et de parité, que dire de ces femmes qui avaient leur place, toute leur place dans une société où les règles et les relations n’avaient rien à voir avec aujourd’hui ? Tout était pensé, établi dans un quotidien où chacun avait son statut et sa fonction jusque dans le comportement et l’échange au sein de la communauté. Ordre et rituel immuables que j’ai bien connus quand je me retrouvais chez mes grands-parents. Ponctués chaque dimanche par la messe dominicale.  A chaque sortie de l’église, chacun se retrouvait pour échanger les nouvelles de la semaine avant de remonter lentement la grande rue du village du Ménil jusqu’au cimetière, en l’occupant de toute sa largeur. Puis de se disperser chacun chez soi pour partager en famille le repas, préparé tôt le matin, qui mijotait doucement dans l’âtre de la cheminée.
Jacques Voirin
Retourner au contenu